Baptiste Fillon

(rien à voir avec François)

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

Dans ma bibliothèque

Un beau moment pour un podcast dans lequel je plonge dans ma bibliothèque en compagnie de Dolly, de la librairie “Des gens qui lisent” à Sartrouville, à l'occasion de la publication de Un coup de pied dans la poussière.

Mais c'est encore Dolly qui parle le mieux de cette rencontre et de mon livre : Ceci est une rencontre suspendue. Au-dessus du bruit du monde, dans une ruche d'artistes, j'ai fait la connaissance d'un garçon encore plus enthousiaste que moi quand il s'agit de parler de livres (et il faut y aller). Quand j'ai lu le roman de Baptiste Fillon, Un coup de pied dans la poussière, en janvier dernier, j'ai été embarquée par son écriture romanesque, par l'attention et l'amour qu'il porte à son personnage principal, Nissan Rilov, peintre du 20ème siècle pacifiste et humaniste. Il m'a proposé de le rejoindre à La Ruche, un atelier d'artistes du 14ème arrondissement dans lequel a vécu et travaillé le personnage de son livre. C'était magique de parler de littérature dans cet endroit, peuplé de tant d'autres vies, de tellement d'histoires. C'était magique de s'échapper soudain dans un roman, dans un personnage, et de retrouver le sens qui manque si souvent à nos vies.

Quand j’ai lu le roman de Baptiste Fillon, Un coup de pied dans la poussière, en janvier dernier, j’ai été embarquée par son écriture romanesque, par l’attention et l’amour qu’il porte à son personnage principal, Nissan Rilov,

Parfois, quand on aime les mêmes livres, on se surprend à se reconnaître alors même qu'on se parle pour la première fois. La rencontre avec Baptiste avait ce parfum là, spontané, amical, naturel. Il y a eu des éclats de rires et des confidences, des histoires de marins au loin sur l'océan, des havres de paix et des questionnements intérieurs. Il y a eu des histoires qui nous cueillent et nous déplacent, nous emmènent là où on n'aurait pas imaginé. Il y a eu des clins d'oeil à Flaubert, Amado, Pessoa ou encore Rimbaud, et tous étaient là autour de nous dans cette conversation qui aurait pu ne jamais s'arrêter.

Il y a eu des éclats de rires et des confidences, des histoires de marins au loin sur l’océan, des havres de paix et des questionnements intérieurs. Il y a eu des histoires qui nous cueillent et nous déplacent, nous emmènent là où on n’aurait pas imaginé. Il y a eu des clins d’oeil à Flaubert, Amado, Pessoa ou encore Rimbaud, et tous étaient là autour de nous dans cette conversation qui aurait pu ne jamais s’arrêter.

Ce podcast est à écouter au-dessus des nuages, le regard perdu dans le ciel, vue sur la Tour Eiffel, caché dans la chambre de ses enfants ou au fond d'une librairie de bord de mer. On y entre sans savoir ce qu'on y cherche, et c'est un peu de soi-même que l'on trouve.

Merci Baptiste pour ta confiance.

Belle journée dans les livres

Le narcotrafic dans "De grâce" sur France Info radio

Le 23 janvier dernier, j’étais l’invité de Frédéric Carbonne durant son émission “Tout public”, pour m’exprimer au sujet du trafic de drogue dans la série De grâce, ainsi qu’à propos des gens du port et de leur fierté de corps. Extrait :

On se rend compte que la drogue et sa puissance financière sont en train de tout nécroser, et ça à toutes les échelles.

Intégralité de l’interview disponible ci-dessous :

Lima, la ville entre trois infinis

Lima est à la rencontre de trois infinis, dit-on : l'océan, le désert et les Andes. Dans Moby Dick, Melville fait dire à l’un de ses personnages qu'il s'agit de la ville la plus étrange et la triste au monde.  Je ne la connais qu'en hiver, où son ciel est d'un gris blanc et s'émiette en faisant une bruine grumeleuse, qui crépite doucement sur votre visage : la garúa. En début d'après-midi, au pic de la luminosité du jour, le ciel est pris d'une clarté irréelle, une pâleur de lampe chirurgicale. A force, on oublie la possibilité du soleil.

The strangest, saddest city thou can’st see.
— Moby Dick, Herman Melville

Elle abrite le bordel immense d'une ville sud-américaine, congestionnée à mort, où des vies entières se passent en voiture, à se ravitailler aux vendeurs de nourriture des feux rouges. En taxi, on traverse des mondes, depuis les immeubles miséreux en briques nues de Callao jusqu’aux bâtisses chics de San Isidro ou Miraflores. Là, on arrive au bout de l’univers, aux falaises noires d'où on voit les vagues plisser le gris Pacifique comme une pièce de métal repoussé. Au sud, un immense crucifix lumineux sur un piton rocheux.

Les fenêtres situées à l’arrière du palais présidentiel donnent sur le quartier de Rímac et la rivière du même nom, qui pue l'ordure, enjambée par un pont où passe l'héroïne de la chanson de Chabuca Granda, "La flor de la canela". Un quartier de maisons coloniales croulantes, entre lesquelles bruissent un marché de breloques et les cris de vendeurs de nourriture de rue. Le coin est dangereux. Un policier militaire équipé d'un fusil automatique monte la garde. C'est comme si le palais de l'Elysée plongeait sur les pires endroits de La Courneuve ou de Bagneux. Derrière Rímac, une montagne aux pentes occupées par le bidonville de San Cristobal, surmontée d’un grande croix. Encore une.  

Lima est fendue par une autoroute intérieure, où croisent des SUV, des voitures déglinguées et des carrioles tirées par des motos. C’est une large saignée surmontée d'immenses panneaux publicitaires où défilent les plus beaux rêves consuméristes. Là, les arrêts de bus ressemblent à des capsules spatiales larguées au milieu de la circulation chaotique. Un homme observe le trafic, accoudé au rail de sécurité en béton. Couché sur un talus, un autre se gratte frénétiquement la tête.

Dans le centre historique, le calme se trouve dans la paix bétonnée des églises du quartier, surtout de la Merced, peinte d’orange et de jaune tendres, devant ses grandes chapelles où s'élèvent de hauts autels de bois sombre, dans lesquels trônent des vierges.

Lima est porteuse d’une mélancolie bizarre et frénétique. Malgré l’inflation, l’incurie politique et la violence, elle vit, dans l’attente du prochain tremblement de terre, portée par une mélancolie vivace, bien jeune et vivante, qui diffère de la tristesse et de la nostalgie.

L'île d'Arturo, Elsa Morante

C’est le roman de Procida, que je m’étais juré d’emporter le jour où je visiterais l’île. Voici dix ans qu’on me l’a offert. J’ai séjourné sur l’île cet été. Procida a bien changé depuis l’époque d’Arturo. C’était voici moins d’un siècle, peu avant une première guerre mondiale qui clôt le roman et fait retomber Procida dans l’Histoire. Car l’île du roman est drapée dans une éternité propre aux pays archaïques, où les gens vivent pieds nus et sans électricité alors qu’ils ne se trouvent qu’à trente minutes en bateau de Naples.

A présent, à l’idée de mourir, de quitter cette vie et cette belle petite île de Procida, où j’ai connu toutes les insouciances et tous les bonheurs, je me console avec un espoir : il y en a qui croient que les morts sont des esprits et qu’ils voient tout : peut-être est-ce vrai ?
— L'île d'Arturo, Elsa Morante

C’est un magnifique livre d’été, le mythe d’un petit garçon qui devient un homme, avec ses plaisirs faciles de romans de grand air et d’appel de vie, de soleil infini, mais aussi de révélations crues : la lâcheté d’un père, le désamour des femmes, la bestialité du sexe. Il dépeint la solitude enchantée d’un gamin livré à lui-même, sur une île hors de l’univers.

J’ai lu ce roman avec grand appétit, malgré quelques poussées de sentimentalisme et des montées d’émotion un peu trop soulignées. L’île d’Arturo restitue la joie immensément solaire des après-midis d’enfance où tout semble possible. Il est plein d’une joie d’être au monde qu’on retrouve en se promenant entre les maisons colorées de Procida, aux murs arrondis et polis, presque troglodytes, sous le cagnard de quinze heures et sur le pavage de pierres noires qui vous chauffent les pieds à travers les semelles, juste avant plonger dans l’eau bleue.

Les braises, Sándor Márai

Un roman lu et acheté au moment de mon voyage à Budapest, d'un écrivain interdit en Hongrie jusqu’en 1990, pour nourrir le goût du disparu, de cette bringuebalante chimère qu'était l'empire austro-hongrois, ce pays éteint, aux bâtiments en bonbonnière jaunes, oranges, aux aristocrates aux noms imprononçables.

Un extrême classicisme, une structure en bloc clairement ventilés et les passions survivantes d’un monde croulant, qui éclairent celui qui s’annonce poussivement. C’est le portrait d’une époque crépusculaire, où les puissances ont changé de dynasties et le pouvoir d’épaules. Ce roman fait aussi le récit d'une amitié transformée en duel d’amour, un triangle entre deux prétendants et une morte, où chacun détruit et trompe.

Il ne faisait pas encore bien clair. C’était le moment où la nuit cède la place au jour, moment où se décident bien des choses sur terre.
— Les braises, Sándor Márai

L'Euro des écrivains à Berlin

De longues balades matinales dans le nord de Berlin, sur des boulevards aux apparences de nationales en pleine ville, qui se terminent en ruelles perpendiculaires sur des parcs en ruine. Même si elle vend bien son image de friche déglinguée, les toilettes des bars underground sont taggés mais bien briqués. C’est une punkette qui se lave, se parfum, picole un peu et mange bio.

Berlin est une attachante géante, où cela marche sans se bousculer, s’habille sans s’endimancher, où l’herbe des parcs est autorisée, où les gens ne lèvent pas les yeux au ciel quand vous entrez dans un restaurant avec des enfants et où la vie reste assez abordable.

Un tournoi de football qui rassemblait aussi l’Italie, la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la Suède, l’Angleterre et l’Autriche, dont nous sommes demi-finalistes et finissons quatrièmes, au début d’un été presque inespéré.

Avec Jean-Baptiste Guinchard et Claude Boli.

En vol

“Nous vivons sur les nuages, dans des plaines très blanches toutes nappées de jaune dur, sous le bleu éternellement, dégradé de l’azur noir de l’espace. On ne nous pas encore trouvés car on ne nous cherche pas. Voici très longtemps, ceux d’en bas nous confondaient avec leurs morts.”

L'angoisse du gardien de but au moment du penalty, Handke

Je ne suis pas un grand amoureux du personnage de l’auteur, notamment au regard de ses positions sur la guerre d’ex-Yougoslavie, mais ce livre est un modèle d’efficacité narrative. Je n’ai pas vu le film que Wenders en a tiré. On se demande souvent si l’art peut changer le monde. Je n’en suis pas convaincu, mais ce petit ouvrage a agité ma vie, m’a incité à accueillir l’évidence, quand j’ai une tendance naturelle à trop penser, imaginer des complications existentielles qui n’ont pas lieu d’être.

Ce roman où l’auteur évoque sa mère avec une nostalgie étrangement distanciée, si mes souvenirs sont bons, me fait souvent office de raison pratique, me mène dans une sorte de sécheresse vitale, une diète de scrupules. Un Epictète du XXème siècle, qui rappelle qu’il suffit généralement de ne pas bouger pour parvenir à stopper la frappe du tireur. Le but de nos vies étant d’encaisser le moins de penaltys possibles, apparemment.

Antilia, les débuts

Après Le Havre avec De grâce, Maxime et moi développons un nouveau projet de série pour Arte, nommé Antilia. La série se déroule à Saint-Martin, où nous avons passé une dizaine de jours pour y mener un voyage de documentation. Je connaissais déjà un peu l’île pour m’y être rendu en 2018, un an après Irma. Fidèles à notre démarche, nous avons tâché d’écouter les lieux, en interrogeant des habitants de toute l’île, tant du côté français que néerlandais, ainsi que d’Anguilla, parcourant Saint-Martin en voiture, à pieds ou en bateau. Une plongée dans une île-monde, solaire, souriante et sombre, des néons criards de Simpson Bay à la déglingue paisible d’Anse des sables ou des ruines de “La belle créole”, une île où cela parle plus anglais que français, mais aussi espagnol, néerlandais et papamiento.

Ma plus grande émotion lors de la promotion de "De grâce"

Je suis très ému par cette couverture. Parce que c'est le magazine que je trouve sur la table du salon de mes parents ou de mes amis quand je rentre au Havre, le canard de ceux qui n'ont pas forcément les moyens d'aller au cinéma toutes les semaines, de ceux qui se retrouvent trop rarement dans les personnages des films et des téléfilms. Avec Maxime Crupaux, nous avons voulu écrire une série à la fois exigeante et résolument populaire, avec des personnages forts et issus de la vraie vie, dans ce qu'elle peut avoir de rude, de violent mais aussi de poétique et de touchant. J'espère que le pari est réussi. Dans tous les cas, nous y avons mis toute notre énergie.

Winter break, Alexander Payne

Un lycée pour gosses de riches déserté durant les vacances de fin d’année, un prof d’histoire ancienne plus copain avec Démosthène qu’avec son siècle, un sale gamin abandonné par sa mère, une cuisinière noire en deuil de son fils tué au Vietnam. Nous sommes fin 1970 et ces trois personnages n’ont rien en commun, rien ne les destinait à se rencontrer.

Crédit photo : Universal pictures

Le film est une lente et sûre montée en tension, sans éclats de rire gras, sans violence, sans explosion de sécrétions. C’est la grandeur de la chronique, l’intensité sourde de la vie des gens normaux, la noblesse routinière des personnes croisées dans la rue, sans “cliffs” qui claquent ou presque, sans morceau de bravoure, sans poursuites en Ferrari. Winter break, c’est un très beau film, mûr et sûr de ses effets, doté d’une photographie qui joue à merveille des blancheurs crues de l’hiver, des mélancolies de toutes les vies qu’on aurait rêvées et de celle qu’on doit se bâtir sur ces deuils.

Ayacucho, Alfredo Pita

Une guerre qui ne dit pas son nom, sans vainqueurs et dont les perdants sont les pauvres gens d’Ayacucho, une ville située au sud-est de Lima, à dix heures de voiture. Ce livre vériste s’avance dans le fantastique à force de naturalisme, à la manière d’un roman de Sciascia. D’un côté, l’Armée et l’Eglise, de l’autre, la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Au milieu, l’enfer pour tous. Massacres, disparitions, viols. Nous sommes entre la fin des années quatre-vingts et le début des années quatre-vingts dix. La mort attaque la nuit, aux détours, enlèvent les grandes gueules comme les innocents. Pas d’hymne, pas de profession de foi, juste la barbarie, une boucherie pornographique.

Crédit photo : Anaï Guayamares

Les lieux parlent, il suffit de les écouter. En quechua, “Ayacucho” signifie “coin des morts”. En 1824, c’est l’endroit où l’Espagne a capitulé pour de bon, lors d’une bataille dont certains disent qu’elle n’a pas eu lieu. C’est ici que les Espagnols ont abandonné l’Amérique latine à ces créoles qui ont depuis mené le continent dans ce cycle ininterrompu d’échecs et d’espoirs, qui tourne à la passion de l’argent, le racisme, l’indolence et le patriotisme.

Crédit photo : Anaï Guayamares

Un roman d’une crudité presque lyrique, qui s’oublie dans des épiphanies métaphysiques, face au néant habité de la Sierra ou le grand ciel étoilé qui observe les hommes tuer, copuler et mourir.

Crédit photo : Anaï Guayamares

“De grâce”, interview dans "Drama Quartely"

Extrait d’une interview réalisée lors de l’édition 2023 de Séries Mania, avec Vincent Maël Cardona, le réalisateur de la série De grâce, que j’ai co-créée avec Maxime Crupaux, où il est question de la genèse de la série, de la façon dont nous avons travaillé ensemble et de notre vision de la ville du Havre, où se déroule la série :

Pierre is loud; he’s the voice of the city, which is between two worlds. It’s a very small city, and it’s the beginning of the world. You can smell it when you work around Le Havre – when you speak with some of the people who work there, they used to work in America or Brazil, so you feel like you can smell the world. On the other hand, it’s a small city that can have a classic provincial atmosphere, and we wanted to the audience to feel it.
Pierre is Le Havre, definitely. He’s torn between the past, the unions, the hope of revolution and the new era we’re living in, what in France we call liberalisme. He’s at the centre of two big tensions in Le Havre.

Plotin ou la simplicité du regard, Pierre Hadot

La grande passion de Dieu ne quitte jamais l’humanité. Même aux temps de l’athéisme, quand on adorait la Raison ou Marx. La certitude de Dieu comme celle de son absence m’ont toujours interpellé. Plotin porte une inquiétude sereine, confiante de ne jamais être seul, et passionné par l’union avec ce qui est : l’éternel, sa simplicité parfaite, qu’il analyse en raison. Dans sa prose efficace et fascinée, Pierre Hadot épouse la vie et la pensée de Plotin, réchauffe la ferveur d’un penseur païen qui vivait pour s’unir à Dieu. 

Tout le paradoxe du moi humain est là : nous ne sommes que ce dont nous avons conscience et pourtant nous avons conscience d’avoir été plus nous-mêmes dans les moments précis où, nous haussant à un niveau plus élevé de simplicité intérieure, nous avons perdu conscience de nous-mêmes.
— Pierre Hadot, page 40

Hope (1886), George Frederic Watts, Tate Britain.

L’extase et l’oubli de soi dans l’Un, la quête fondamentale de la grâce dans l’absolu et le vivant, où se mêlent amour et beauté. Voilà Plotin, ou du moins ce qui me porte en lui : une lancée obsédante, un défi à trouver la merveille dans l’ordure, le merveilleux dans le trivial voire le sordide.  

Il faut cesser de regarder; il faut, fermant les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais dont peu font usage.
— Plotin (I 6, 8, 24.), page 35

Anatomie d'un divorce, de Taffy Brodesser-Akner

Une très bonne série, pas un chef d’oeuvre. La faute à un rythme qui m’a semblé légèrement lent et à une voix-off virtuose mais parfois trop bavarde, et donc pas assez juste, selon moi. Dans le pilote, elle est d’une efficacité redoutable et porte une exposition qui réussit le tour de force de pénétrer les personnages au coeur, tout en les traversant de désirs clairs. Ils sont nous, ils sont attachants, irritants, profondément malsains et lumineux. Ils sont le quotidien, la chronique. Tout ce qu’un divorce peut avoir de banal et de déchirant. Il n’y a pas de routine, la vie est toujours extraordinaire, même dans ce qu’elle a décalé : naissance, mort, mariage… Anatomie d’un divorce, c’est le récit de ce merveilleux dans le métro, le boulot, les bouchons, les câlins des enfants et les vacances foirées. Avec beaucoup d’esprit, une sagesse de rêveurs endurcis, des audaces de réalisation qui fonctionnent très souvent et un excellent casting.

Crédits : FX Networks

Microcosmes, Claudio Magris

C’est la première fois que je lis Magris. Honte à moi, je sais. Son livre est un périple dans les pliures des frontières issues de l’Europe des canonnières, entre Croatie, Tyrol, et les endroits morts d’une Trieste qui n’en finit d’oublier qu’elle fut une brillant nulle part, entre Autriche-Hongrie et Italie, entre Mitteleuropa et Méditerranée, entre Slaves, Germains et Latins. Aujourd’hui, une ville provinciale que je connais un peu, qui soupire après son passé brillant et déglingué, notamment les deux génies qu’elle a couvés : Joyce l’arsouilleur et Svevo, le bourgeois neurasthénique.

Magris parle brillamment, de tout et de rien, de toutes les nécessaires futilités qui font une vie : fidélité à un drapeau, idiomes éventés, souvenirs incompréhensibles, amourettes en genèse. Mais ce qui m’a le plus touché, c’est sa description de Svevo, de son essence d’écrivain, quand il évoque sa statue décapitée dans le Jardin Public de Trieste :

Cette tête manquante semble un des nombreux malentendus, erreurs, échecs, déboires et affronts qui constellent l’existence de Svevo, l’écrivain qui a scruté à fond l’ambiguïté et de le vide de la vie, voyant que les choses ne sont pas en ordre et continuant à vivre comme si elles l’étaient, dévoilant le chaos et feignant de ne pas l’avoir vu, percevant à quel point la vie est peu désirable et peu aimable et apprenant à la désirer et à l’aimer intensément
Pour ce génie - qui est descendu jusqu’aux racines les plus obscures de la réalité, qui a vu se transformer et se dissoudre toute identité et qui a vécu comme un honorable bourgeois et un bon père de famille - les choses allaient souvent de travers. Il était un “Schlemihl”, ce personnage de la tradition juive à qui on met toujours des bâtons dans les roues; un de ces malheureux irréductibles dont on dit que, s’ils se mettaient à vendre des pantalons, les hommes naîtraient sans jambes, un de ces maladroits et intrépides collectionneurs de catastrophes qui se relèvent indomptables après chaque culbute.

De Grâce, souvenir de repérage

Je viens de retrouver cette photo, qui doit dater de 2017. Avec Maxime Crupaux, co-créateur de la série, nous étions montés à bord d’une abeille pour voir le port depuis la mer et avec les gens qui y travaillent. Ce jour-là, le remorqueur faisait entrer dans le port un pétrolier d’Europe de l’est, si mes souvenirs sont bons.

Olive Kitteridge, Jane Anderson

Une femme qu'on dirait incapable d'aimer et qui en meurt d'envie, un mari falot, qui s'accroche à elle, tentant de fleurir leur quotidien et un fils sans envergure, à qui elle ne sait pas donner d'affection. C'est la chronique à ras de terre d'un petit port de pêche de la Nouvelle Angleterre, l'une des meilleures séries que j'ai jamais vues, adaptation d'un roman du même titre. Quatre épisodes de 52 minutes empreints de la tension sourde de l'existence : amour, tentations, tromperies, accablements et épiphanies... Le bercement et l’oscillation de vie, avec ses aigreurs, chagrins et ses choix non pris, et toujours la possibilité du bonheur.

Frances Mc Dormaid et Richard Jenkins sont incroyables, Bill Murray fait du Bill Murray au dernier épisode. La série est d'une grande efficacité, d'une maîtrise qui ménage les vides et les pleins sans jamais perdre la tension. D'un point de vue scénaristique, c'est aussi le parti-pris courageux d'assumer la chronique et de faire confiance aux trois choses qui font une grande fiction : les personnages, les personnages et les personnages.