Baptiste Fillon

(rien à voir avec François)

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

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L'invention de la ville par Roberto Arlt

Dans les années trente, à Buenos Aires, un écrivain de la place se doit d'appartenir au groupe de la rue Florida ou à celui de la rue Boedo : soit l’artère élégante, abritant une mouvance portée par des esthètes dont les chefs de file comptent Borges, soit la voie d’un quartier de classe moyenne, couvant une littérature tournée vers les problèmes économiques et sociaux de l'époque. 
Roberto Arlt n'appartient à aucun de ces mouvements. Il est à leur confluence, et à la marge, se foutant de la politique, dégoûté par la vulgarité, sublimant la vie en éternel, et raillant les belles âmes. 

Né avec le XXème siècle, mort quarante-deux ans plus tard, en pleine Seconde Guerre Mondiale, ce métisse argentin d'Italie et de Prusse, auteur de La danse du feu et du Jouet enragé, se veut un irrémédiable agnostique, considéré dans les anthologies comme "l'un des fondateurs de la littérature urbaine". Titre à la fois impropre et usurpé.
Avec Buenos Aires, l'Argentine d'alors abrite une incommensurable Babel, dont Arlt est le fruit monstrueux, une capitale sans fin, légendaire comme le pays des morts chez les Anciens. La ville borne l'horizon, sculpte les âmes, modèle la société en vomissant des masses d'ouvriers et de petits-bourgeois, mirage de la liberté, cachot aux parois aussi nombreuses que les murs des millions de bâtisses qui la composent. 
Avec Onetti, Arlt est l'un des premiers à fonder en mythe cette étendue grouillant d'indifférence, saignée de sa morale, à saisir ses habitants, débarrassés de la faim, de la maladie, pourris par l'insatisfaction et l'increvable peur de ces fléaux, incapables de passion et d'amour, sauf ceux qu'ils s'échinent à éprouver pour eux-mêmes, tous avatars du héros de La danse du feu :

Qu’il soit fort, c’est la seule chose qui compte. Rien d’autre. Qu’il soit égoïste. Et qu’il jouisse de la vie à fond, sans les stupides scrupules qui aujourd’hui l’empêchent, lui, de dormir

Dans ses écrits personnels, Onetti décrivant l'habitant de Buenos Aires fait état du même néant métaphysique et spirituel : 

En Argentine est apparu un type d’indifférent moral, d’homme sans foi et sans intérêt pour son destin.

Il n’existe pas de Nouveau Monde. 

Arlt dépeint des êtres incrédules, portés dans leur existence par les éclats d'un scepticisme inerte, la nostalgie de toute transcendance. Son héros, Balder, abandonne femme et enfant pour suivre une collégienne. Il s'éprend de l'amour comme d'une tragédie délicieuse, ne valant que par la désillusion qu'elle fomente, la destruction dont elle surgit. Cet ingénieur, sans autre relief que son égoïsme, poursuit l'innocence dans les bras d'une jeune fille en fleurs, repoussant toujours sa première fois. Balder constitue un monde labyrinthique, de glace, d'acier, de béton; chose de chiffres idolâtrant le fantôme de la spontanéité, s'abreuvant de folie à force de sérieux, s'infantilisant pour s'être trop paré de la morgue bureaucratique des comptables.
En toile de fond, Buenos Aires fait gronder son bitume, ses immeubles, ses rails, ses foules. La ville devient un mythe, un Hadès. Elle met les hommes au joug, les lance dans ses gares, ses rues, ses métros. La ville est un incommensurable Léviathan où le cynisme n'existe pas, car la question de l'espoir n'y a plus de sens. L'assouvissement du désir, si rarement éprouvé, se confond avec l’éternelle chimère du bonheur. Le monde s'impose à lui-même, la ville contraint à l’acceptation, espace sauvage et rationnalisé, où les hommes pestent contre leur sort en murmurant, où le malheur advient comme une salvation. 
La danse du feu d'Arlt met en place des perspectives vertigineuses sur l'asservissement de l'homme moderne par les mirages qu'il fomente, ses soifs de bonheur invertébrées et ses minuscules jouissances. Sa Buenos Aires est une ville éternelle, théâtre d'un crépuscule des Dieux qui s'éternise, d'une chute qui est devenue la vie. 

Le Royaume de ce monde, Alejo Carpentier

« Dans le royaume des cieux il n'y a pas de grandeur à conquérir, car tout y est hiérarchie établie, existence sans terme, impossibilité de sacrifice, repos, délices. Voilà pourquoi, écrasé par la douleur et les tâches, beau dans sa misère, capable d'amour au milieu des malheurs, l'homme ne peut trouver sa grandeur, sa plus haute mesure que dans le Royaume de ce Monde. »

Le Royaume de ce monde est un court roman, qui tient de l’efficacité du conte et de la nouvelle. C’est l’histoire inlassable et cyclique de Saint-Domingue, où les esclaves deviennent tyrans, sans pouvoir se libérer d’eux-mêmes. La violence des maîtres, marchands de noirs, chair à sucre, souille ces terres d’un malheur originel. Quand on naît de la barbarie, les chaînes sont dans votre âme, il faut les jeter sur d'autres pour croire s’en libérer.

Henri Christophe, le roi noir, tuera son pays à la construction de son palais de Sans-Souci, puis les marrons ravageront Haïti, éventreront les maîtres, eux-mêmes anciens esclaves. Au-delà des terres massacrées d’Haïti, de son peuple accablé de guerre et de viols, l’histoire est celle des âmes, de Ti Noël ou du nègre Mackandal, qui prend la forme d’une chauve-souris, des étalons, et assassine ses maîtres avec du jus de fleurs.

La liberté, c’est la force, ou la magie. Car les hommes et leur misère ne sont pas seuls ; les croyances des esclaves arrachés d’Afrique peuplent la forêt, les champs et les cours d’eau de monstres, charmes et déités. Nouvelle mythologie. Le livre de Carpentier fait la preuve que l’expression « roman d’aventures » est un pléonasme. Chaque livre est l'exploration, de contrées inconnues, qu'il s'agisse d'une planète lointaine, ou de l'âme d'une concierge.

 

Que peut (encore) la littérature ?

Puisqu'il a bien fallu tâcher de donner une réponse à cette question, voici la mienne, affichée lors du festival du premier roman de Laval.

Paris était une fête

Je viens de terminer le livre d'Hemingway, dont le titre est au présent, lui (le livre d'Hemingway, pas Hemingway). 

J'ai longtemps repoussé sa lecture, gêné par le mythe de cet ouvrage qui est peut-être le plus beau jamais écrit sur Paris. Peut-être parce que les années vingt à Paris étaient la plus belle décennie de l'histoire de l'humanité, celle d'une génération perdue (marque déposée, aucune génération n'ayant été perdue depuis) dans une guerre pour rien, qui retrouverait une possible signification à l'existence dans un conflit, vingt ans plus tard, contre une figure tutélaire du Mal.

C'est un art poétique, une autobiographie délibérément ratée, un roman d'une immense maîtrise, mise en musique d'une vision du travail d'écrivain, musclé, efficace, tendu, fécond de toutes les coupes effectuées, de ces fantômes de mots veillant sur les mots : "Celui qui écrit devrait se prononcer sur la valeur de son ouvrage qu'en fonction de l'excellence des matériaux qu'il rejette". Ou encore : "Dans l'écriture aussi il y a beaucoup de secrets. Rien ne se perd jamais, même si c'est l'impression que l'on peut avoir sur le moment; ce qu'on laisse de côté finira toujours par refaire surface et ne fera que renforcer ce qui a été conservé."

Ces conseils, découverts grâce à un ami alors que je n'avais pas lu Paris est une fête, m'ont permis de faire confiance à la concision, au rythme qu'elle suscite, à la puissance qu'elle donne aux adjectifs que l'on choisit de conserver.  Puis j'ai lu Hemingway, et ses romans m'ont permis d'écrire Après l'équateur.

Paris est une fête est un livre beau, drôle et triste, à l'image de ce trajet Lyon-Paris, effectué par Hemingway et Fitzgerald dans une voiture sans toit - parce que "Scott" l'avait décidé ainsi, et que sa folie ne doutait pas-, les contraignant à une halte à chaque averse.

La fête parisienne est bel et bien finie. Aujourd'hui, Hemingway sans le sous vivrait à trente kilomètres de la capitale, dans un studio hors de prix, non loin d'une station de train de banlieue ou de RER, avec un peu de chance. Il ferait ses courses dans le hard-discount le plus proche et économiserait une semaine pour se rendre à Paris et déjeuner d'un pichet de mauvais rouge et d'un croque-monsieur décongelé à 15 euros, dans une de ces brasseries aujourd'hui très chics pour avoir abrité des artistes miséreux voici un siècle.

A Paris, la fête est finie, surtout pour les écrivains. A son âme défendant, avec son bouquin exceptionnel, Hemingway aura été l'un de ces "poissons-pilotes" préparant le raz de marée vulgaire des songe-creux : "Cette année-là, les riches arrivèrent, guidés par leur poisson-pilote. Un an plus tôt, ils ne seraient jamais venus. Rien n'était encore sûr. Le travail effectué était tout aussi bon, le bonheur bien plus grand, mais aucun roman n'avait été écrit, si bien qu'ils n'avaient pas de certitude. Ce n'était pas leur genre que de gaspiller leur temps ou leurs charmes avec des gens qui n'avaient pas fait leurs preuves."

Chaque grand roman ouvre la voie aux tour-opérateurs.

Lire

A mon sens, pour espérer écrire correctement, il faut bien lire.

J’ai commencé La vie de Rancé, de Chateaubriand. Sinuosité fluide, concision de la période, qui reprend le membre précédent, annonce le suivant. Une densité d’une extrême cohésion. Chateaubriand est le renouveau du Grand Siècle, de la langue des moralistes et des précieuses pestes des salons, en un temps où l’esprit modelait la langue dans une tension exquise, une retenue enflammée.

Une langue éduquée, à l’apparence rigide, dont les articulations épousent les miroitements de l’âme et de la nature.

Lire de grands livres, cela déforme dans le sens de l’inatteignable, ce vers quoi tendent les écrivains qui aspirent à l’accomplissement de leur art.

Fin d'un roman

Ecrire un roman, c'est se lancer dans une longue et indéterminée cohabitation avec une partie de soi-même. On n'en est rassasié qu'une fois parvenu au dégoût le plus violent.
Cela va au-delà de la lassitude ou de la haine. Le livre devient une nausée à lui seul, comme un parpaing qu'on aurait avalé miette par miette. Ne reste plus que le désir de s'amputer de cette matière parasite (régal d'exégèse pour les psychanalystes et leur stade anal).

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Le roman, constitué, est alors une part de soi qu'on ne peut plus voir, issue de soi, et tout sauf soi.

On perd alors toute lucidité. On n'en veut plus.  Au risque de laisser passer des maladresses énormes. Commence alors une longue attente, avant de le relire comme s'il était produit par un autre. Ce dont je suis incapable.
Enfin, on livre le manuscrit par lassitude, avec ces effets qui vous ont émoussé la cervelle, mais qui claquent encore, et qui claqueront d'autant à la lecture neuve d'un inconnu, espérons-le. On hésite. Plusieurs jours. Et l'on tranche pour de bon, car cette progéniture trop remuée, trop vue, vous empêche de courir, et de revenir à l'écriture facile et spontanée d'un nouveau livre.

Vient le temps  de se nettoyer de cette langueur, de se retrouver à peu près maître de soi. Et de jeter un ultime coup d'oeil à ce livre que vous ne finissez pas de finir, comme si ce maudit bouquin était le produit d'un épouvantable raseur à corriger... Sisyphe...